ENS Éditions

  • La plupart des recherches reconnaissent à présent que les émotions, loin d'être des impulsions irrationnelles, sont au contraire des médiations cognitives et des appuis pratiques dont aucune action ne saurait se passer. Cette réhabilitation des émotions s'est vue toutefois reprocher son absence d'intérêt pour les sentiments diffus et la résonance parfois indisciplinée des corps. Or, ce sont précisément ces échappées affectives que l'on retrouve de façon particulièrement vive dans les émotions collectives. Ces dernières, sans corps propre, semblent disparaître ou s'évaporer dès que l'on s'en approche de trop près. Comment alors identifier avec certitude les émotions souvent « liquides » ou « gazeuses » qui sous-tendent et animent les conduites publiques ? Et comment les mettre en mots analytiques ? Pendant longtemps, une des façons de résoudre cette question a consisté à associer les émotions collectives aux moments d'effervescence qui leur confèrent une réalité tangible. Mais il y a des manières moins visibles de « partager » les émotions, y compris à distance, notamment par l'intermédiaire des médias ou des réseaux sociaux, qui infléchissent tout autant les comportements. À ces problèmes épistémologiques et méthodologiques s'ajoute un problème ontologique : si l'émotion exige par définition un point d'ancrage corporel et donc singulier, comment peut-elle devenir collective et impersonnelle ? C'est dire si les émotions collectives ravivent certaines questions fondamentales des sciences sociales, notamment celles concernant les liens entre l'expérience individuelle et l'appartenance collective, l'événement éphémère et les sensibilités au long cours, la co-présence des corps et les liens à distance, l'imprévisibilité du ressenti et l'organisation rituelle des conduites. Objet épistémologique et ontologique impossible, l'émotion collective n'en est pas moins un phénomène social que les enquêtes théoriques et empiriques de ce volume tentent, chacune à leur manière, de « sauver ».

  • Comment devient-on chercheur ? Quelles sont les règles implicites et les pratiques qui gouvernent la préparation de la thèse ? Peut-on tenter de répondre collectivement, et de manière réflexive, aux questions que se posent les doctorants ? Ce livre aborde tous les aspects de la vie du jeune chercheur : le choix du sujet et de la méthode d'enquête, les relations avec le directeur de thèse, l'écriture, les publications, les opportunités du numérique, la présentation orale ou encore l'adoption d'une posture de recherche et l'engagement en tant que chercheur. L'objet de cet anti-manuel est d'établir le lien entre une expérience individuelle, conditionnée par la place centrale qu'y occupe l'écriture, et le contexte institutionnel et collectif de la recherche, dans lequel les doctorants se sentent souvent perdus. Une conviction unanime a porté ses auteurs : faire de la recherche et écrire une thèse sont des savoir-faire qui non seulement s'apprennent, mais aussi se transmettent.

  • À défaut de pouvoir expérimenter, le chercheur en sciences sociales construit ses objets : il les collecte, les classe et les compare, comme l'adepte des sciences de la nature, et s'efforce ainsi de transcender la singularité historique et psychologique de ses observations initiales. Mais dans quelle mesure peut-il généraliser à partir d'un ou de plusieurs faits, et en quoi cette généralisation, qui revient à énoncer une loi, équivaut-elle à une règle universelle ? Et s'il cède à la tentation de l'universalisation, ne risque-t-il pas d'oublier le stade du spécifique ? Les textes rassemblés ici reflètent des positionnements radicalement différents, allant du pessimisme à l'optimisme, quant à la possibilité même de généraliser. Or, dans un monde dont le mouvement vers l'entropie semble s'accélérer toujours davantage et dont les archives sont chaque jour plus ouvertes, généraliser demeure plus nécessaire que jamais, fût-ce au risque de l'erreur ou, plutôt, au prix du dépassement perpétuel.

  • Les sciences sociales, lorsqu'elles oublient leur vocation critique, ne produisent plus que de simples discours idéologiques, ou d'expertise, prompts à conforter la pensée commune. Mais comment définir exactement l'exigence critique à laquelle elles sont tenues ? Et comment la réaffirmer dans le contexte actuel de la recherche ? Onze chercheurs tentent ici d'apporter des réponses en prenant appui sur les enquêtes qu'ils ont menées à propos d'objets très différents. Leurs analyses soulignent combien la pratique des sciences sociales demeure incomplète tant qu'elle refuse de penser ses effets politiques. Mais elles montrent aussi qu'en sciences sociales, la critique se joue tout autant à travers la contribution des chercheurs au débat public que, indissociablement, dans leurs démarches d'enquête, la discussion de leurs travaux et la clarification collective de leurs pratiques.

  • L'autonomie des établissements scolaires est devenue un thème récurrent des débats éducatifs. On lui prête de nombreuses vertus. Il s'agirait tout à la fois de favoriser les initiatives pédagogiques et de rendre les écoles plus agiles et mieux adaptées à leurs contextes locaux. Cette autonomie fait aussi naître bien des craintes, particulièrement quand elle semble synonyme de développement de logiques concurrentielles. En France, les polémiques sur ce thème présentent alternativement l'autonomie comme une arme « contre » les enseignants ou comme un dispositif qui les « libéreraient ». Plutôt que de s'en tenir à des controverses générales, il a été choisi dans cet ouvrage, d'une part, de mobiliser la littérature internationale et des études de situations dans d'autres pays, et d'autre part, d'aborder une expérience précise d'autonomie pédagogique dans un collège français. En confrontant ces analyses et ces témoignages, ce quatrième opus des Entretiens Ferdinand Buisson propose des pistes opérationnelles pour favoriser les interactions entre recherches universitaires et pratiques professionnelles sur cette question sensible.

  • Depuis la fin du xviiie siècle, l'Europe constitue le théâtre privilégié des passions révolutionnaires. Mais durant la même période, jusqu'aux événements qui marquent le début du xxie siècle, le monde non-européen résonne également d'attentes et de crises révolutionnaires. Comment comprendre les passions révolutionnaires ayant vu le jour hors du continent européen ? Dans quelle mesure ont-elles été conditionnées par les matrices européennes auxquelles elles se référaient ? Ont-elles, à leur tour, donné naissance à des modèles exportables ? À travers le « Tri-continent » - espace latino-américain, moyen-oriental et indien -, les trois auteurs interrogent le fait révolutionnaire dans un dialogue avec le maître-livre de François Furet Le passé d'une illusion, rétrospective sur « l'idée communiste » publiée en 1995 peu après la chute du Mur de Berlin. Nationaliste, religieuse, prolétarienne, internationaliste, anticoloniale, ou simplement libertaire et égalitaire, vécue pacifiquement ou réprimée dans la violence : au-delà de cette diversité de forme, la révolution, son passé comme son avenir, s'avèrent néanmoins un analyseur de nos sociétés.

  • Le cosmopolitisme est-il un enfant de la modernité occidentale ou peut-on le trouver en d'autres temps et d'autres lieux ? Cet ouvrage entend apporter une réponse à cette question aujourd'hui vivement débattue en retraçant ses contours en tant que pratique et Weltanschauung dans une région du monde - l'Asie du Sud - pôle majeur de l'espace de circulation de l'Asie musulmane et noeud des flux humains, matériels et immatériels reliant l'Occident à l'Orient au cours des XVIe-XVIIIe siècles. Terre d'accueil pour de nombreuses élites en quête de patronage, port d'ancrage pour d'autres ou encore simple étape au sein de parcours transocéaniques guidés par l'appétit de richesses ou de savoirs, l'Asie du Sud de la première modernité est un terreau particulièrement fertile pour la construction d'identités et de visions cosmopolites, tant au niveau individuel qu'à celui de la polis. Aussi hétérogène comme idée que comme habitus, le cosmopolitisme est abordé ici sous un angle résolument pluriel favorisant la multiplication des approches (acteurs, langues, lieux, activités à « vocation » cosmopolite) et le croisement de ses différentes manifestations - moghole, marathe, européennes, etc. - afin d'en faire mieux ressortir les constantes, variantes, limites et interactions. Dans cette optique, les études réunies au fil de ce numéro illustrent bel et bien ce que le « citoyen du monde » des Lumières doit aux « Indes orientales ».

  • L'épistémologie sociale est une analyse de la dimension sociale de la connaissance. Son point de départ est le constat que bien des phénomènes ne nous sont connus que par l'intermédiaire des autres et donc que la connaissance a non seulement des sources directes, celles auxquelles le sujet a lui-même accès, mais aussi des sources indirectes reposant sur la confiance ou sur l'autorité accordée à autrui. Elle s'intéresse donc aux conditions de la transmission de l'information venant d'autrui, et aux relations de confiance et d'autorité épistémiques, notamment dans le domaine des sciences. Mais ses préoccupations sont plus larges et concernent tout ce qui a trait à la dimension sociale de la connaissance: la construction, au cours d'interactions, de justifications recevables ou acceptables; les modes ordinaires de pensée et de raisonnement; ou encore les relations de coopération et de collaboration dans une « communauté épistémique ». De plus elle reprend des questions qui étaient au coeur de la théorie durkeimienne de la connaissance, celle par exemple des croyances collectives, ou l'idée d'un sujet collectif du savoir. Par là elle se rapproche des social studies of science, tout en s'en distinguant par l'adoption d'un point de vue normatif et par le refus du relativisme. Ce volume présente un ensemble de recherches représentatives de ces différentes préoccupations. Elles ont en commun de reconnaître la spécificité de l'idée de normes de la connaissance, et, s'agissant de concevoir la dimension sociale de celle-ci, de se garder des formes radicales de holisme, pour lesquelles les groupes sociaux sont des entités sui generis.

  • Une vieille question, si nationale. « Et d´abord, l´école n´est pour rien dans la création de la nation française », affirme d´emblée Antoine Prost. Pourtant, en France, dès lors que la société et le pouvoir politique s´interrogent sur la nation et ses troubles, c´est à l´école qu´ils posent la question de l´identité collective et de sa construction, c´est vers elle qu´ils se tournent pour rechercher les responsabilités, imaginer les solutions. Ainsi, ce livre interroge, en s´en détachant, le débat français sur l´identité nationale, classique, ambivalent et propice aux instrumentalisations. Une réponse internationale, neuve. Dès lors, pour dépasser ces singulières ambiguïtés franco-françaises, et parce que l´école et la nation est un champ scientifique commun par-delà les frontières, cet ouvrage choisit de répondre à la (dé-)raison nationale par la comparaison internationale. Grâce à la mobilisation exceptionnelle du réseau de chercheurs de l´Institut national de recherche pédagogique (devenu Institut français de l´Éducation), de nombreux auteurs s´attachent à dépayser le cas d´école français en le confrontant à bien d´autres situations nationales, et s´efforcent de déconstruire, loin des idées reçues, ce rapport de l´école à la nation.

  • Que signifie l'acte de comparer pour les sciences sociales ? Dans ce volume, la démarche comparative est vue comme un éloge de la pluralité : aucune science sociale ne peut se borner à l'étude d'un seul cas. Dès lors, chaque nouveau savoir, chaque nouvel échange entre disciplines se trouvent confrontés aux fausses évidences de leur irréflexion. On tend à décréter le comparable, à stipuler l'incomparable. Comparer en sciences sociales, c'est répondre aux défis du découpage et de l'asymétrie des objets. C'est également forger les outils d'une méthode qui s'ajuste à des écarts. Cet ouvrage reflète les approches très différenciées dans lesquelles s'inscrit la comparaison. Pour les uns, celle-ci est une ressource de l'analyse ; pour les autres, elle constitue la matière d'un programme de recherche. Pour tous, l'acte de comparer pose le cadre théorique de leur réflexivité scientifique. Il définit aussi l'horizon d'un langage commun. Il désigne enfin l'objet observé : des sociétés composées d'acteurs qui ne cessent de qualifier leur situation par comparaison.

  • L'Asie du Sud - l'Inde en tête - a réinventé le sécularisme, en l'adaptant à l'immense diversité religieuse de la région. Mais les dernières décennies ont vu cette réinvention subir, dans chaque pays, de sérieux coups de boutoir - indépendamment de la religion dominante (hindouisme, islam ou bouddhisme) et des régimes politiques (démocratiques ou autoritaires). C'est ce processus que ce volume entend analyser à travers l'étude des dynamiques à l'oeuvre dans chacun des pays concernés, de l'Inde à l'Afghanistan, en passant par le Pakistan, le Bangladesh, Sri Lanka et le Népal. Partout, la tendance est à une identification de l'Etat à la religion majoritaire qui, certes, varie beaucoup selon les pays. Les minorités religieuses sont naturellement les premières à ressentir l'influence de ce déclin du sécularisme ; là encore, certaines convergences apparaissent, se lisant en tout premier lieu dans la morphologie de la violence. Mais si le constat de cette évolution fait l'objet d'un consensus, sa nature et son ampleur restent largement débattues, comme le montrent les différentes tonalités des contributions ici réunies. Au-delà du sécularisme, ce numéro s'attache aussi à déconstruire le couple religion-politique à travers des études de cas où le lien de causalité est loin d'être systématique, même lorsqu'il est attendu, et où la relation entre les champs connaît des transformations inédites.

  • Hindouisme, soufisme, islam, cultes aux esprits. Du Pakistan à l'île Maurice en passant par le Népal et l'Inde, les mondes indiens sont souvent associés à des terres de religiosité et de spiritualité définies par leur soi-disant nature religieuse. À rebours de pareille essentialisation, ce volume explore la diver­sité des territoires du religieux en interrogeant leur articulation avec les lieux saints. Les contributions ici réunies (anthropologiques, géographiques mais aussi historiques et architecturales), combinent les échelles spatiales, du local au transnational, et diverses temporalités pour décrire l'ancrage territo­rial du religieux et mesurer l'importance de la mémoire collective dans la co-fondation de lieux saints. Parcourir, Mettre en scène, Franchir, résument les axes de réflexion dont le mouvement est l'un des fondements. Le voyage rituel et la migration, l'itinérance ascétique, les pèlerinages et les processions impliquent le fran­chissement de seuils et de limites. L'exploration de ce type d'interfaces constitue alors l'un des principaux enjeux de l'analyse territoriale des faits religieux. Mais ces interfaces ne sont-elles pas aussi le lieu d'une émergence de formes hybrides de religiosité, voire de réactualisation et de réinvention des rapports des sociétés aux territoires ?

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